Schopenhauer...

Schopenhauer...
Sortie des ténèbres de l'inconscience pour s'éveiller à la vie, la volonté se trouve, comme individu, dans un monde sans fin et sans bornes, au milieu d'une foule innombrable d'individus, tous occupés à faire effort, à souffrir, à errer; et comme emportée au travers d'un rêve anxieux, elle se hâte de rentrer dans son inconscience primitive. Jusque-là cependant ses désirs sont infinis, ses prétentions inépuisables, et l'assouvissement de tout appétit engendre un appétit nouveau. Aucune satisfaction terrestre ne pourrait suffire à apaiser ses convoitises, à mettre un terme définitif à ses exigences, à combler l'abîme sans fond de son coeur. Considérez maintenant en regard ce que l'homme, en règle générale, obtient en satisfactions de ce genre: ce n'est presque jamais rien de plus que la misérable conservation de cette existence même, conquise au prix d'efforts journaliers, de fatigues incessantes et de soucis perpétuels dans la lutte contre le besoin, et avec cela toujours la mort au fond du tableau. -Tout dans la vie nous enseigne que le bonheur terrestre est destiné à être empêché ou reconnu pour illusoire. Et ces dispositions prennent leur racine dans l'essence intime des choses. Aussi la vie de la plupart des hommes est-elle courte et calamiteuse. Les gens comparativement heureux ne le sont presque toujours qu'en apparence, ou ce sont, comme ceux qui vivent longtemps, de rares exceptions, dont la possibilité devait subsister -comme appât. La vie se présente comme une duperie qui se poursuit, dans le détail aussi bien que dans l'ensemble. A-t-elle promis, elle ne tient pas sa promesse, à moins de vouloir montrer combien peu désirable était la chose désirée par nous: nous voilà donc trompés tantôt par l'espérance même, tantôt par l'objet de notre espoir. A-t-elle donné, c'était alors pour nous demander à son tour. Le mirage attrayant du lointain nous montre des paradis qui s'évanouissent, semblables à des illusions d'optique, une fois que nous nous y sommes laissés prendre. Le bonheur réside donc toujours dans l'avenir, ou encore dans le passé, et le présent paraît être un petit nuage sombre que le vent pousse au-dessus de la plaine ensoleillée: devant lui et derrière lui tout est clair; seul il ne cesse lui-même de projeter une ombre. Aussi est-il toujours insuffisant, tandis que l'avenir est incertain, et le passé irrévocable. Avec ses contrariétés petites, médiocres et grandes de chaque heure, de chaque jour, de chaque semaine et de chaque année, avec ses espérances déçues et ses accidents qui déjouent tous les calculs, la vie porte l'empreinte si nette d'un caractère propre à nous inspirer le dégoût, que l'on a peine à concevoir comment on a pu le méconnaître, et se laisser persuader que la vie existe pour être goûtée par nous avec reconnaissance et que l'homme est ici-bas pour vivre heureux.
Cette illusion et cette désillusion persistantes, comme aussi la nature générale de la vie, ne semblent-elles pas bien plutôt créées et calculées en vue d'éveiller la conviction que rien n'est digne de nos aspirations, de nos menées, de nos efforts; que tous les biens sont chose vaine, que le monde est de toutes parts insolvable, que la vie enfin est une affaire qui ne couvre pas ses frais -et tout cela pour que notre volonté s'en détourne?

Chapitre XLVI (I)
"De la vanité et des souffrances de la vie."
LE MONDE COMME VOLONTE ET COMME REPRESENTATION.
Page 1334, PUF.
Arthur Schopenhauer.

# Posté le lundi 29 décembre 2008 05:23

Van Gogh le suicidé de la société d'Antonin Artaud...

Van Gogh le suicidé de la société d'Antonin Artaud...
Non, van Gogh n'était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques, dont l'angle de vision, à côté de toutes les autres peintures qui sévissaient à cette époque eût été capable de déranger gravement le conformisme larvaire de la bourgeoisie second Empire et des sbires de Thiers, de Gambetta, de Félix Faure, comme ceux de Napoléon III.
Car ce n'est pas un certain conformisme de moeurs que la peinture de van Gogh attaque, mais celui même des institutions. Et même la nature extérieure, avec ses climats, ses marrées et ses tempêtes d'équinoxe, ne peut plus, après le passage de van Gogh sur terre, garder la même gravitation.
A plus forte raison, sur le plan social, les institutions se désagrègent et la médecine fait figure de cadavre inutilisable et éventé, qui déclare Van Gogh fou.


Van Gogh le suicidé de la société.

Un livre d'une violence et d'une puissance sublime, conseillé en histoire d'art par mon prof de philo.
Je me sens impuissante de faire un quelconque commentaire. A lire et à relire tout simplement cet écrit d'Artaud d'une force et d'une clairvoyance extrême sur la manière dont la société exécute ses plus grands génies...

# Posté le samedi 29 novembre 2008 13:56

Modifié le mardi 06 janvier 2009 15:49

Prière à Dieu de Voltaire: manifeste du déisme et éminent appel à la tolérance...

Prière à Dieu de Voltaire: manifeste du déisme et éminent appel à la tolérance...
Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse; c'est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de l'univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible et passagère; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil; que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire; qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau; que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères ! Qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.



Voltaire,"Traité sur la tolérance", chap. XXIII,
1763

# Posté le mardi 16 septembre 2008 05:23

Modifié le mardi 16 septembre 2008 15:10

Des bleus à l'âme de Françoise Sagan: fantastique!

Des bleus à l'âme de Françoise Sagan: fantastique!
Le peuple.
Ne pas savoir que ce mot même est injurieux, qu'il y a un homme plus un homme plus une femme plus un enfant plus un homme, etc., que chacun est distinct en tout, y compris dans ses revendications profondes et que, généralement, faute de moyens, ce chacun ne pourra ni l'entendre ni le voir ni le lire. Sartre, en grimpant sur son tonneau, maladroitement, honnêtement, avait compris, peut-être. Et Diogène, à l'intérieur du sien, parlant à chacun.
Ce sont ces gens-là, qui sont tendres et ont l'intelligence de leur tendresse, que l'on couvre de ridicule. Au demeurant, ils s'en moquent. C'est une chose superbe, le ridicule, "être ridiculisé", pour un esprit aiguisé, à notre époque. Superbe et inquiétante - parce que superbe. Ni Stendhal ni Balzac ne l'auraient supportée. (Dans leur oeuvre, bien sûr. ) Le seul prophète en cette matière fut Dostoievski, pour moi.

# Posté le mercredi 03 septembre 2008 15:40