Un extrait, digne d'intérêt, parmi tant d'autres du remarquable Opium des intellectuels de Raymond Aron.

Un extrait, digne d'intérêt,  parmi tant d'autres du remarquable Opium des intellectuels de Raymond Aron.
On a tort d'attendre le salut de la catastrophe triomphale, tort de désespérer de la victoire dans les luttes pacifiques. La violence permet de brûler les étapes, elle libère les énergies, elle favorise la montée des talents, mais aussi elle renverse les traditions qui restreignent l'autorité de l'Etat, elle répand le goût, l'habitude des solutions de force. Il faut du temps pour guérir les maux légués par une révolution, même quand celle-ci a guéri les maux du régime aboli. Quand le pouvoir légitime s'est effondré, un groupe d'hommes, parfois un homme seul, prend en charge le destin commun, pour que, disent les fidèles, la Révolution ne meure pas. En fait, dans la lutte de tous contre tous, un chef doit l'emporter pour rétablir le premier des biens, la sécurité. Pourquoi un événement qui, semblable à la guerre, élimine le dialogue, ouvre touts les possibilités parce qu'il nie toutes les normes, porterait-il l'espérance de l'humanité ?

Optimisme délirant, la désignation du prolétariat pour une tâche unique, pessimisme excessif, l'indignité des autres classes. On conçoit qu'à chaque époque, une nation soit plus que les autres créatrice. La succession de la Réforme, de la Révolution bourgeoise, de la Révolution sociale peut être interprétée en termes tels que l'Allemagne du XVI siècle, la France du XVII et la Russie du XX apparaissent, l'une après l'autre, les instruments de la Raison. Mais cette philosophie n'attribue à aucune collectivité une vertu politique et morale qui la mette au-dessus des lois communes. Il est des êtres d'exception, il n'est pas de collectivité d'exception.


De l'optimisme politique, p.109.
L'opium des intellectuels,

Raymond Aron.

# Posté le samedi 15 mars 2008 08:39

Lamartine, divin...

Lamartine, divin...
L'occident

Et la mer s'apaisait, comme une urne écumante
Qui s'abaisse au moment où le foyer pâlit,
Et, retirant du bord sa vague encor fumante,
Comme pour s'endormir rentrait dans son grand lit ;

Et l'astre qui tombait de nuage en nuage
Suspendait sur les flots son orbe sans rayon,
Puis plongeait la moitié de sa sanglante image,
Comme un navire en feu qui sombre à l'horizon ;

Et la moitié du ciel pâlissait, et la brise
Défaillait dans la voile, immobile et sans voix,
Et les ombres couraient, et sous leur teinte grise
Tout sur le ciel et l'eau s'effaçait à la fois ;

Et dans mon âme aussi pâlissant à mesure,
Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour,
Et quelque chose en moi, comme dans la nature,
Pleurait, priait, souffrait, bénissait tour à tour !


Et, vers l'occident seul, une porte éclatante
Laissait voir la lumière à flots d'or ondoyer,
Et la nue empourprée imitait une tente
Qui voile sans l'éteindre un immense foyer ;
Et les ombres, les vents, et les flots de l'abîme,
Vers cette arche de feu tout paraissait courir,
Comme si la nature et tout ce qui l'anime
En perdant la lumière avait craint de mourir !


La poussière du soir y volait de la terre.
L'écume à blancs flocons sur la vague y flottait ;
Et mon regard long, triste, errant, involontaire,
Les suivait, et de pleurs sans chagrin s'humectait.

Et tout disparaissait ; et mon âme oppressée
Restait vide et pareille à l'horizon couvert ;
Et puis il s'élevait une seule pensée,
Comme une pyramide au milieu du désert.

0 lumière ! où vas-tu ? Globe épuisé de flamme,
Nuages, aquilons, vagues, où courez-vous ?
Poussière, écume, nuit ; vous, mes yeux; toi, mon âme,
Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous ?

A toi, grand Tout, dont l'astre est la pâle étincelle ,
En qui la nuit, le jour, l'esprit vont aboutir !
Flux et reflux divin de vie universelle,
Vaste océan de l'Être où tout va s'engloutir !

HARMONIES POÉTIQUES ET RELIGIEUSES

Alphonse de Lamartine.

Le tableau, poignante illustration de l'union de l'individu, de la nature et de la religion est l'oeuvre du peintre allemand Caspar David Friedrich, répresantant la scène du départ du roi Léonidas avant une ultime bataille.
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# Posté le jeudi 13 mars 2008 18:28

L'exception française...

L'exception française...
« Sur une exception française : un pays antilibéral ?»

En amont des débats de politique économique et sociale, il y a des idéologies dominantes, les mentalités collectives, «le politiquement correct ». Ce sont ces pesanteurs, dans les esprits et dans les discours qui, en réalité- est ce d'autant plus que elles sont généralement inconscientes- déterminent les programmes d'action politique.

Ainsi, au lendemain de la Libération, les Français étaient-ils massivement pour l'Etat-providence, la sécurité sociale, les services publics, la nationalisation des secteurs de base de la reconstruction. Au moment de l'expansion des Trente Glorieuses, ils étaient pour la croissance et la répartition de ses fruits. L'idéologie keynésienne régnait alors sur le monde, après s'être elle-même imposée sur les ruines du capitalisme discrédité par la Grande Dépression. Tous les gouvernements, qu'ils soient de droite ou de gauche, adoptaient des politiques de tendances sociale-démocrate, à quelques nuances près.

Puis advint, dans les années 1970, le choc pétrolier, la stagflation, l'hyperinflation, le chômage de masse, suivis, vingt ans plus tard, par la chute du contre modèle soviétique et du tiers-mondisme. Le prétendu « sens de l'histoire » s'inversa brutalement, avec comme figure de proue Milton Friedman, promu au rang de « gourou-succeur » de John Maynard Keynes. Née sur les rivages anglo-saxons, dans le sillage des ruptures engendrées par les élections de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, la révolution libéralo-monétariste se répandit ensuite en Europe et dans le monde entier- la Russie, l'Inde, la Chine, l'ancien bloc de l'Est n'étant pas les moins enthousiastes des nouveaux convertis. A tel point qu'on a pu évoquer la prétendue « fin de l'histoire », célébrée par la victoire universelle de la démocratie libérale et de l'économie de marché.

Dans ce contexte, la France demeure une exception : car son facteur commun, ce qu'il a réuni de la Gauche à la Droite en passant par leurs extrêmes respectives et pas le Centre- c'est sont quasi-unanimes consensus anti-libéral. Tout au moins en parole, à gauche, le social-libéralisme n'ose pas s'avouer tel, le néo-trotskisme, l'écologie-politique, l'alter-mondialisme, presents dans tous leurs points - comme hier la Parti Communiste, pour terroriser tout leader de la gauche française et l'empêcher de suivre la même voie. On se souvient douloureusement, des brefs succès, suivis des retentissants échecs, de Mendès- France et de Rocard. A droite, on reste tentés par le nationalisme, teinté de déclinisme ambiant, par le corporatisme des professions, et aujourd'hui par le populisme sécuritaire - afin de récupérer l'électorat lepéniste. L'expérience inédite du parti libéral ne dura que 4 ans et ne ressembla que 4 pour cent des suffrages à la présidentielle 2002...

A droite comme à gauche, le débat sur le libéralisme affleure, mais il n'est pas posé explicitement, tant est puissant la force des tabous. A la veille du mai 1968, on pouvait écrire que la France s'ennuyait : aujourd'hui elle est déprimée. Le moment est donc idéal pour sortir de notre exception nationale, qui nous handicape tant. En ce domaine, les français ont besoin d'une psychanalyse collective, pour exorciser leur état dépressif.
[...]

Il est bien vrai en effet, que au dictionnaire français des idées reçues, à la rubrique libéralisme, chacun lit : ultra ; Capitalisme : féroce, à Concurrence : sauvage .L'exception française est bien là : libéralisme est une insulte. Et ce alors que les français se déclarent tout aussi unanimement républicains et qu'ils considèrent la révolution libérale de 1789 comme notre événement fondateur.
[...]

Dans l'antilibéralisme supposé des français, vu et incompris de l'étranger, il y a surtout la révérence envers l'Etat que les Français considèrent comme libérateur alors que pour les Anglo-Saxons il est au contraire l'Etat oppresseur.

Or, l'Etat-nation moderne - autre invention française n'est plus tant aujourd'hui l'Etat républicain jacobin laïc des origines : c'est-à-dire le protecteur de l'individu citoyen et de ses libertés contre les féodalités locales, les Eglises et le pouvoir de l'argent. L'Etat providence dirigiste, qui fut engendré par la grande crise, Vichy, la Libération et la reconstruction, est devenu taxateur, taillon bureaucratique. La encore, n'y a-t-il pas perversion du sens des mots ? Notre Etat contemporain, tel que l'ont modelé les troubles du XXè siècle est-il bien celui auquel notre mémoire collective demeure tellement attachée? Sous l'argument du « social », notre Etat-Léviathan s'est réalité mué son corps défendant, certes-en créateur de marginalités sociales et d'exclusion durables, protecteur de corporatismes, défenseur de conservatismes au nom d'un égalitarisme de façade.


Extraits pages 222, 223, 224, 225, 229.
Politique économique de Droite; Politique économique de Gauche( Chapitre 16).
Par Christian Stoffaes.
Le Cercle des économistes.
Perrin.

# Posté le samedi 08 mars 2008 14:32

"Le libéralisme c'est le romantisme en littérature": Victor Hugo...

"Le libéralisme c'est le romantisme en littérature": Victor Hugo...
"... Dans ce moment de mêlée et de tourmente littéraire, qui faut-il plaindre, ceux qui meurent ou ceux qui combattent ? Sans doute, il est triste de voir, un poète de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui s'évanouit ; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos ? N'est-il pas permis à ceux autour desquels s'amassent incessamment calomnies, injures, haines, jalousies, sourdes menées, basses trahisons ; hommes loyaux auxquels on fait une guerre déloyale ; hommes dévoués qui ne voudraient enfin que doter le pays d'une liberté de plus, celle de l'art, celle de l'intelligence ; hommes laborieux qui poursuivent paisiblement leur oeuvre de conscience, en proie d'un côté à de viles machinations de censure et de police, en butte de l'autre, trop souvent, à l'ingratitude des esprits mêmes pour lesquels ils travaillent ; ne leur est-il pas permis de retourner quelquefois la tête avec envie vers ceux qui sont tombés derrière eux et qui dorment dans le tombeau ? Invideo, disait Luther dans le cimetière de Worms, invideo, quia quiescunt.
[...]

"Qu'importe toutefois ? Jeunes gens, ayons bon courage ! Si rude qu'on nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, si l'on ne l'envisage que sous son côté militant, que le libéralisme en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est grand ; et bientôt, car l'oeuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques ; voilà la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse si forte et si patiente d'aujourd'hui ; puis, avec la jeunesse et à sa tête l'élite de la génération qui nous a précédés, tous ces sages vieillards qui, après le premier moment de défiance et d'examen, ont reconnu que ce que font leurs fils est une conséquence de ce qu'ils ont fait eux-mêmes, et que la liberté littéraire est fille de la liberté politique. Ce principe est celui du siècle, et prévaudra. Les Ultras de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se prêter secours pour refaire l'ancien régime de toutes pièces, société et littérature ; chaque progrès du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu'ils auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles et tout ce qu'on fait contre elles les sert également. Or, après tant de grandes choses que nos pères ont faites, et que nous avons vues, nous voilà sortis de la vieille forme sociale ; comment ne sortirions-nous pas de la vieille forme poétique ? A peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la littérature de Louis XIV si bien adaptée à sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre et personnelle et nationale, cette France actuelle, cette France du dix-neuvième siècle, à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance."

[...]

"Il y avait péril, en effet, à changer ainsi brusquement d'auditoire, à risquer sur le théâtre des tentatives confiées jusqu'ici seulement au papier qui souffre tout ; le public des livres est bien différent du public des spectacles, et l'on pouvait craindre de voir le second repousser ce que le premier avait accepté. Il n'en a rien été. Le principe de la liberté littéraire, déjà compris par le monde qui lit et qui médite, n'a pas été moins complètement adopté par cette immense foule, avide des pures émotions de l'art, qui inonde chaque soir les théâtres de Paris. Cette voix haute et puissante du peuple, qui ressemble à celle de Dieu, veut désormais que la poésie ait la même devise que la politique : TOLÉRANCE ET LIBERTÉ."
[...]

"En attendant, ce qu'il a fait est bien peu de chose, il le sait. Puissent le temps et la force ne pas lui manquer pour achever son oeuvre ! Elle ne vaudra qu'autant qu'elle sera terminée. Il n'est pas de ces poètes privilégiés qui peuvent mourir ou s'interrompre avant d'avoir fini, sans péril pour leur mémoire ; il n'est pas de ceux qui restent grands, même sans avoir complété leur ouvrage, heureux hommes dont on peut dire ce que Virgile disait de Carthage ébauchée :

Pendent opera interrupta, minæque

Murorum ingentes !"

Extrait de la préface d'Hernani de Victor Hugo, un drame romantique publié en 1830.

# Posté le jeudi 28 février 2008 16:38

De l'Allemagne, Mme de Staël

De l'Allemagne, Mme de  Staël
Très jeune, Mme de Staël a eu l'occasion de fréquenter les philosophes des Lumières dans le salon de sa mère. Son ouvrage De l'Allemagne, interdit par Napoléon en 1810, explore diverses facettes de la culture allemande, en particulier la littérature romantique et la philosophie.

Réunissez un grand nombre d'hommes au théâtre et dans la place publique, et dites-leur quelque vérité de raisonnement, quelque idée générale que ce puisse âtre, à l'instant vous verres se manifester presque autant d'opinions diverses qu'il y aura d'individus rassemblés. Mais si quelques traits de grandeur d'âme sont racontés, si quelques accents de générosité se font entendre, aussitôt des transports unanimes vous apprendront que vous avez touché à cet instinct de l'âme, aussi vif, quasi puissant dans notre être, que l'instinct conservateur de l'existence. En rapportant au sentiment, qui n'admet point de doute, la connaissance des vérités transcendantes, en cherchant à prouver que le raisonnement n'est valable que dans la la sphère des sensations, Kant est bien loin de considérer cette puissance du sentiment comme une illusion; il lui assigne au contraire le premier rang dans la nature humaine.


De l'Allemagne, troisième partie: "La Philosophie et la Morale", chapitre VI, "Kant", extrait.

# Posté le mardi 26 février 2008 10:51

Modifié le samedi 01 mars 2008 09:46